Enfin une vraie ascension andine !
Cela faisait longtemps que je courrais après une vraie ascension en haute montagne (avec glacier, crevasses et tout ce qu'il faut) dans la cordillère des Andes. Après le raté d'il y a deux ans sur un volcan de presque 6000 m en Equateur (à cause d'une agence peu scrupuleuse qui a pris mon argent sachant la météo mauvaise), j'attendais l'étape sud-américaine de notre voyage avec impatience.
Et pourtant, en matière de haute montagne, c'était bien mal parti ! Petit retour en arrière:
A El Chalten, dans le sud de la Patagonie argentine, j'avais voulu m'attaquer au Cerro Solo, un sommet faisant face aux ténors de la chaîne que sont les Fitz Roy, Pointe Poincenot, et autre Cerro Torre. Mais fin de saison oblige et, à mon grand désarroi, beaucoup de guides étaient déjà partis... De plus, le seul disponible ne voulait partir qu'avec un 2ème client. J'ai bien essayé de motiver Emilie...en vain!
Deuxième tentative en Araucanie, la région chilienne des lacs, où un beau volcan "technique" (glacier et pente à plus de 50 degrés), l'Osorno, m'attendait. Cette fois, le guide ne m'a pas inspiré une grande confiance. C'est aussi une des réalités du sous-continent: les sites internet sont toujours très beaux, mais derrière la façade se cache bien souvent une simple cabane faisant office de bureau et le paysan du coin en guise de guide ! Comment s'encorder, au risque de sa vie, avec ces pseudo-initiés de la montagne?
C'est donc ici, dans le nord de la Patagonie argentine, que je reportais tous mes espoirs: le Cerro Tronador (3460m) était l'objet de tous mes désirs, à tel point qu 'Emilie en était jalouse ! Même si nous croiserons quantité d'autres montagnes d'ici à notre retour, il me tardait de commencer pour ne pas me retrouver un jour face à un 6000m sans acclimatation.
Ici, à Bariloche, le principe pour trouver un guide me plaisait davantage: on téléphone au refuge pour connaître les disponibilités des guides qui y sont, on y monte et on organise tout là-haut !
Ay
ant la météo avec nous, je suis parti très motivé samedi 7. Emilie, qui était un peu anxieuse à l'idée de parcourir les 18kms (et 1000m de dénivelé) jusqu'au refuge Otto Meiling, hesitait à m'accompagner, mais on fait le voyage à deux, non? Nous nous sommes débarrassés de l'inutile en laissant le maximum en consigne en contrebas, pour ne garder qu'un seul sac, que j'ai porté, ainsi que nos provisions, afin que le pas de ma demoiselle soit plus léger. Pas après pas, et 5h plus tard, nous atteignons, soulagés, notre but, a 1900m d'altitude.
Cette étape achevée, un autre problème se posait à moi : transformer le refuge spartiate en un lieu chaleureux, changer les matelas posés à même le sol du grenier en un couchage confortable, et faire oublier le froid de la pièce par un savoureux dîner aux chandelles... Et surtout expérimenter autre chose , et profiter du panorama unique à 360 degrés. Pour limiter l'attente d'Emilie, je lui ai promis de faire l'ascension rapidement, pour que ce ne soit l'affaire que d'une nuit.
Une nuit, il faut le dire vite, car avec tous les ronfleurs (nous étions une trentaine dans le dortoir et le vin bu n'a en rien arrangé les choses!) au refuge ce soir-là, ce n'était pas gagné. La douce nuit promise à Emilie s'est transformée en 2 petites heures de sommeil. J'ai quitté le refuge à 5h00 avec Mauricio mon guide, sous un ciel criblé d'étoiles qui promettaient néanmoins une belle journée , malgré un léger vent glacial . Equipés en conséquence, les quelques degrés en dessous de zéro étaient supportables. Pour la 2ème fois en 7 mois, j'ai cependant dû revêtir mon pantalon et il m'a même fallu en mettre deux. La nuit était tellement claire que notre lampe frontale nous fut inutile. Après seulement 10 minutes de marche, nous étions déjà sur un glaicier, chaussions les crampons et passions la corde qui nous lierait pour cette ascension prometteuse.
Devant nous, s'étalaient 9 kms et 1300m de dénivelé jusqu'au sommet. Nous avons traversé deux glaciers, prenant régulièrement de l'altitude, serpentant entre les crevasses, et passant sous de grosses barres de séracs. Pas d'autres âmes à l'horizon, rien que nous, et une folle impression d'être seuls au monde, à profiter d'un moment unique, d'un lieu pour soi. On se prend même à rêver d'être le premier à fouler cette glace de ses crampons. Mais ce n'est qu'un rêve... Cela change en tout cas des cordées qui se suivent à la queue-leu-leu.
Alors que nous étions à la base du sommet, le jour commençait à poindre et une grande ligne rouge illuminait merveilleusement l'horizon. C'était magique, comme un premier matin du monde. Il nous restait alors une pente plus raide à gravir, avant d'entamer l'ascension finale du Pico Argentino, l'un des trois pics du Cerro Tronador qui se dressent tels des vigies veillant sur la région. La pente s'est encore raidie et nous avons mis les casques pour nous protéger d'éventuelles chutes de pierres...
Les 30 derniers mètres jusqu'au sommet se sont faits en escalade pure, sur glace, en utilisant nos piolets et seulement les deux pointes situées à l'avant de chaque crampon. Cette dernière touche technique pimentait encore un peu plus cette ascension. Ici, l'automne est bien avancé, et il faudra bientôt attendre la saison prochaine pour grimper de nouveau la montagne. C'est ce qui a rendu le ressaut final plus technique, en raison de l'absence totale de neige qui aurait adouci la pente.
Au sommet, la vue était sensationnelle, aussi bien sur les glaciers alentours que sur les lacs et autres sommets lointains. Même si l'altitude est modeste, nous sommes dans les Andes australes, et dans la région, seuls les deux autres sommets du Tronador et le volcan Lanin au loin (3770m) nous dominaient. On ressent inévitablement de la fierté lorsque l'on appelle par radio le refuge pour annoncer que nous avons atteint la "cumbre".
Nous sommes rapidement redescendus par la même voie et 6h45 après notre départ, nous étions de retour au refuge. Emilie nous guettait de loin...et semblait incrédule en regardant l'heure. A peine avait-elle eu le temps de petit-déjeuner et de parcourir quelques chapitres.
Mauricio m'a confié que ni lui, ni l'autre guide du refuge n'avaient déjà fait l'ascension si rapidement avec un client. D'habitude, il faut 12h... Chacun sa fierté ! Deplus, Mauricio n'était pas mécontent d'avoir son après-midi libre, et m'a remercié du bon temps passé ensemble. Son compliment et son professionalisme m'ont apporté une grande satisfaction, et je suis vraiment heureux d'avoir fait cette ascension en sa compagnie. 
Après un rapide repas pris au refuge, nous sommes redescendus jusqu'au charmant hameau de Pampa Linda, où nous étions heureux de reprendre le bus pour Bariloche, où tout le confort nous attendait... En deux jours, Emilie aura parcouru 36 kms, et moi 54, quasiment jamais sur le plat. Sans compter les 10 kms de randonnée de vendredi...Nos semelles s'usent à vitesse grand V, mais nos mollets, c'est du béton ! En tout cas, mission accomplie ! Et comme tout labeur mérite une récompense, et en sachant que Bariloche est la capitale du chocolat, Emilie méritait bien cela!
